J'ai pris mes dernières vacances en Tunisie. La nostalgie est, comme toutes les choses de ce monde, sujette à l'usure, et a besoin d'entretien : les souvenirs, comme les vêtements, quand on les utilise trop souvent, défraîchissent, et il faut, de temps à temps, les rafraîchir pour les empêcher de sombrer dans la nuit de l'oubli. Il faut de temps en temps faire un pèlerinage au pays dont on a le mal pour garder ce mal – qui nous fait tant de bien – en bonne santé.

J'avais pour voisins dans l'avion un vieux monsieur et un jeune homme, le grand-père et son petit-fils probablement. Ils parlaient de la Tunisie. Le jeune homme s'y rendait pour la première fois et il paraissait tout émoustillé à l'idée de voir enfin en réalité le pays de rêve dont son grand-père avait dû lui rebattre les oreilles. Le grand-père, lui, était songeur et triste. Parce qu'il allait revoir son passé, c'est-à-dire sa jeunesse, prendre la mesure du temps passé, de son âge, toucher du doigt que sa vie était derrière lui et sa mort pas loin devant.

Et pourtant il y allait quand même, et pas seulement pour accompagner son petit-fils, par devoir ou par amour : il avait, je le lisais dans ses yeux, envie d'y aller. Il savait, il se doutait au moins, qu'il allait souffrir, et il y allait néanmoins. La nostalgie serait-elle une forme de masochisme ? N'est-ce pas, tout simplement, que la souffrance est la contrepartie nécessaire de la joie, que la joie a la profondeur de la peine qui la sous-tend ? Les amateurs de piment fort, dont je suis, savent bien que le plaisir qu'il procure ne va pas sans… douleur, en tout cas gêne : brûlure de la langue, du palais, nez qui coule, yeux rouges, cuir chevelu moite… Les vrais masochistes ne sont pas les nostalgiques mais les petits malins qui en évitant tout ce qui n'est pas pur plaisir passent à côté des grandes joies de l'existence.

Le garçon feuilletait un livre sur la Tunisie, posant de-ci, de là des questions à son « papy » (un y à la place d'un a suffit à changer un être en ancêtre), qui prenait toujours le temps de répondre, fouillant visiblement dans l'armoire de sa mémoire dont j'entendais presque les tiroirs s'ouvrir et se refermer. Il ne répondait pas seulement pour étancher la curiosité de son petit-fils ; les questions de ce dernier étaient l'occasion, pour lui, de replonger dans ses années folles, ce qui lui faisait manifestement plaisir : le temps d'un souvenir, il redevenait le jeune homme qu'il avait été et qu'il ne se consolait pas de ne plus être.

Les échanges, discontinus mais fréquents, des deux personnes me détournèrent opportunément de mon mal de l'air, ou, plus exactement, de ma peur de l'avion, que les inévitables « trous d'air » transforment en affolement. Sans l'angoisse, qui l'allonge, le temps est plus court. Plus vite que je ne m'y attendais, une voix doucereuse nous annonça que l'avion commençait sa descente sur l'aéroport de Sfax (je me suis toujours demandé à quelle distance de l'aéroport commençait cette descente…). Le vieillard boucla sa ceinture et conseilla au jeune homme d'en faire autant.

Le golfe de Gabès venait d'apparaître dans le hublot quand l'homme prit un petit sac qui devait contenir les documents nécessaires au voyage et en sortit des lunettes, des lunettes noires, je veux dire opaques ou presque : on ne devait pas voir grand-chose à travers. Ma curiosité piquée, je ne pus m'empêcher de le questionner :

 - Vous avez les yeux hypersensibles au soleil ?
 Il se tourna vers moi.
 - Non, pas spécialement.
 - Mais alors, ne pus-je m'empêcher de demander, pourquoi ces lunettes avec lesquelles vous ne devez rien voir ou presque ?
 Il me regarda avec intensité.
 - Pour ne rien voir, justement.

La réponse, pour le moins surprenante, me laissa coi. Je dus déglutir avant de poursuivre.
 - Mais pourquoi voyagez-vous si vous ne voulez pas voir le pays où vous vous rendez ?
 - Qui vous a dit que je ne voulais pas le voir ? Je ne veux seulement pas
tout voir, mais seulement ce qui m'intéresse, c'est-à-dire ce qui n'a pas changé, ce qui est resté, grosso modo, tel que je l'avais connu.
 - … ?

J'étais sans voix. Mon étonnement semblait l'amuser secrètement. Il reprit.
 - Je ne voyage pas dans l'espace mais dans le temps. Mon retour aux sources est un retour dans le passé. Je ne vais pas revoir mon pays natal, mais ma jeunesse. Je fais ce voyage dans un état pour ainsi dire second, comme dans un rêve. Et pour ne pas me réveiller, j'évite tout ce qui pourrait me rappeler le présent. Le touriste ordinaire connaît les lieux à voir : moi les lieux à ne pas regarder.

Ne trouvant rien à lui dire, je me tus jusqu'à l'atterrissage de l'avion. Il m'aurait été, du reste, difficile de converser encore car j'avais l'estomac noué à la perspective de l'atterrissage (qu'ai-je fait de lire un jour que l'atterrissage est la phase la plus dangereuse du vol : on devrait interdire ce genre de lectures aux angoissés).

L'avion s'immobilisa et les passagers commencèrent à descendre. Il y avait, comme toujours, ceux qui se levaient les premiers et se ruaient vers la sortie, comme s'il y avait le feu, ceux qui sont toujours impatients de sortir ou d'entrer, ceux qui ne savent pas attendre, patienter, c'est-à-dire les modernes. Etre moderne, c'est être pressé. Si, en plus, on est stressé, on est ultramoderne. La vie moderne, c'est pas une vie !

L'homme chaussa (*) lentement ses lunettes, puis se leva. Comme elles le rendaient presque aveugle, son petit-fils le guidait en lui donnant le bras.

- De mon temps, dit-il, en se tournant vers moi, l'aéroport de Sfax n'existait pas : il n'y avait qu'un minuscule aérodrome. C'est pourquoi j'ai mis mes lunettes. Je les garderai dans le car qui nous conduira à l'hôtel, parce qu'on m'a dit que Sfax s'est étendu sur sa périphérie et que ses faubourgs sont devenus méconnaissables. J'ôterai mes lunettes quand on arrivera à l'hôtel…
 - Lequel ? ai-je demandé, pressentant la réponse. L'hôtel des Oliviers ?
 - J'aurais bien voulu, mais on l'a agrandi : il n'a plus de l'ancien que la façade. Je ne le reconnaîtrai pas.
 - Alors, où ? Tous les hôtels ont été rénovés depuis le temps…
 - Presque tous…
 - Lequel n'a pas changé ?
 - Un petit hôtel très traditionnel, où je n'aurais jamais cru aller, mais je n'ai pas le choix.
 - Quel hôtel ?
 - Mon petit-fils connaît son nom. Je sais seulement qu'il est dans la vieille ville, celle qui a le mieux résisté au changement.
 - La vieille ville ? Vous voulez dire la ville arabe ?
 - Parfaitement. On m'a assuré que cet hôtel et sa rue sont pratiquement tels qu'ils étaient il y a 50 ans.
 - Mais vous n'allez pas passer votre séjour dans la… médina ?
 - Non, bien sûr. Je vais aller visiter quelques endroits relativement préservés. J'ai retenu une voiture…
 - Vous voulez dire un taxi ?
 - Non : une voiture hippomobile, un fiacre. Les taxis actuels sont trop modernes : ils me... réveilleraient.

J'étais si interloqué que j'en ai oublié que je devais moi aussi quitter l'avion et que je suis resté assis, regardant son dos voûté s'éloigner, au bras de son petit-fils, d'un pas incertain.
 

 

(*) Il ne les portait pourtant pas aux pieds ! La langue française a de ces bizarreries… 

 

 

René Bellaïche