Le Boga cidre, ou une question sans réponse

 

Une question importante s'est posée l'autre jour à moi, en buvant du Boga cidre, une question proprement métaphysique, c'est-à-dire vertigineuse (parce qu'elle en engendre d'autres, à l'infini) : je me suis demandé si j'aimais vraiment cette boisson. C'est-à-dire, plus généralement, si on aime vraiment ce qu'on aime, parce qu'on le trouve à son goût, ou seulement parce qu'on y est habitué. N'aurais-je pas aimé la cuisine au beurre, moi qui la déteste, si j'étais né en Normandie, dans une famille bien française, si je m'étais appelé Renaud Bellech, par exemple, et si j'avais fait ma première communion au lieu de ma bar-mitzva ? Aurais-je, le cas échéant, tant aimé l'harissa, le leblabi, la mloukhia… ? 

Dans quelle mesure a-t-on des goûts innés, des goûts propres ? Des… dégoûts naturels, on en a sans doute : enfant, je ne voulais pas entendre parler du lait. Il a fallu toute la patience et la ruse (ça va de pair) de ma grand-tante, je crois, pour que je daigne un jour absorber ce liquide nourricier.

Pour répondre à ma question, il me fallait essayer, dans la mesure où c'est possible, d' « évaluer »  le Boga cidre en faisant abstraction de tout ce qu'il peut évoquer pour moi, des souvenirs nostalgiques qu'il réveille. J'en ai acheté chez l'épicier tunisien du coin et je l'ai transvasé dans une bouteille « neutre » que j'ai mise au frigo. Je l'y ai laissée quelque temps, celui d'oublier que je l'y avais mise. Ce qui s'est effectivement produit.

Un soir de grande chaleur, où j'avais vidé ma bouteille de Coca, je me suis demandé si je n'avais pas quelque cannette de soda ou de bière, j'ai regardé, et c'est alors que je l'ai (re)vue. Je savais bien sûr ce que contenait la bouteille en verre qui me servait habituellement de carafe. Mais j'ai biaisé avec ma mémoire pour pouvoir mener mon expérience à bien. Je me suis menti à moi-même : « Tiens ! Qu'est-ce que j'ai pu mettre dans cette bouteille? C'est fou, j'ai oublié : c'est l'âge ! Bah, il suffit de goûter… » Je me suis versé un verre du liquide, toujours en essayant de faire l'impasse sur ma mémoire. Et j'ai porté le verre à mes lèvres.

Je me suis rendu compte alors que ça avait un goût très particulier, très différent de celui des sodas au « cola » ordinaires. Mais ça, je le savais déjà. La question n'était pas là : il s'agissait de savoir si ce goût était bon en soi, « dans l'absolu », si tant est, certes, qu'il y ait de l'absolu dans les goûts et les couleurs. Ce que je crois. Comment expliquer autrement le succès international du couscous, de la pizza, de la cuisine chinoise, etc. ? Je m'en suis reversé une gorgée et j'ai gardé dans ma bouche le liquide, comme font, je crois bien, les goûteurs de vin. 

C'est alors que les choses sont devenues difficiles : une multitude de souvenirs doux-amers ont commencé à jaillir du fond de ma mémoire, et impossible de les endiguer. Je me revoyais, à mon corps défendant, dégustant, chez Abouda, un sandwich arrosé de Boga cidre, déjeunant au Casino de la plage en en buvant, sirotant, en été, pendant la « qâïlê », à mon balcon, un verre de cette boisson, glacée… Il était impossible de démêler le goût de la boisson des souvenirs agréables qu'elle rameutait, comme s'ils étaient organiquement liés.

Alors j'ai compris que ma question n'avait pas de réponse, que je saurai peut-être un jour s'il y a une vie après la mort, si Dieu existe, qui a tué John Kennedy, mais jamais, jamais, à n'en pas douter, si le Boga cidre est bon dans l'absolu ou non.