Il avait mis son plus beau costume, et elle sa plus belle robe. Ils fêtaient chaque année l'anniversaire de leur rencontre, et, cette année, le cinquième. Clin d'œil à leurs origines tunisiennes (le chiffre 5 exorcise, pour les superstitieux du Maghreb, le mauvais œil), ils avaient voulu le fêter autour de plats de leur pays natal.

Seulement voilà, il avait « réussi », il était devenu très riche, et les nouveaux riches détestent ce qui leur rappelle qu'ils ne l'ont pas toujours été ; or, les restaurants tunisiens étant très abordables, on peut y côtoyer des gens modestes : il ne pouvait donc être question de manger « tune » dans un restaurant tunisien.

En fait, il tenait à fêter cet anniversaire chez
Maxim's, un des rares restaurants qu'il jugeait dignes de son standing. Il était persuadé – l'argent donne l'illusion que tout vous est possible – qu'ils pourraient y manger un leblabi. Elle avait pouffé quand il lui avait dit ça.

– Tu as tort de rire, avait-il répondu. Tu verras…

 

*


Le maître d'hôtel du célèbre restaurant de la rue Royale leur donna une des meilleures tables. Notre ami (c'est pas vraiment le mien, mais enfin…), appelons-le Victor, reconnut un cousin qui avait fait fortune au « Sentier », et fit une moue de dégoût.

– Qu'est-ce qu'il fait là, ce « gaar »
[1] ?

Elle eut envie de lui répondre : « Et toi ? », mais, connaissant sa susceptibilité, elle se retint.

– C'est vrai qu'il n'est pas du tout à sa place !...

– Dire qu'il n'y a pas longtemps il vendait des jeans minables sur les marchés !

« Et toi, du linge de maison chez Tati ! », s'abstint-elle de lui dire.

 

*


– Ce soir, on mange tunisien ! dit Victor au maître d'hôtel souriant.

– Pardon ? dit le maître d'hôtel, perdant son sourire (comme ce n'était qu'un sourire commercial, ce n'était pas une grosse perte).

– J'ai dit que ce soir on mangeait tunisien.

– Il n'y a pas chez nous, je le crains, de plats tunisiens…

– Je ne veux pas d'assiette tunisienne : je veux un leblabi.

– Un leb… quoi ?

– Un leblabi. Vous n'allez pas me dire que vous ne savez pas ce que c'est !...

– Je… je sais bien sûr ce que c'est. Je vais aller voir s'il nous en reste.

– Prenez votre temps, on n'est pas pressé !


*




– Un leblabi ? Non, ça ne ne me dit rien ! dit le chef.

– C'est encore une lubie de ce parvenu de « tune », comme ils disent !

– C'est un très bon client, dit le directeur, appelé à la rescousse. On va essayer d'arranger ça

– Comment ? demanda le maître d'hôtel.

– On va en commander un au téléphone chez S…, (vous connaissez ? Moi, si), et puis on le présentera et servira dans l'esprit
Maxim's…

*


– Ah ! Enfin ! On commençait à s'impatienter !

– Il fallait le temps de le préparer : on ne réchauffe pas chez nous, on cuisine ! C'est pourquoi on est toujours là, un siècle après ! Le prestige, ça se mérite, vous savez !

*


– C'était quelque chose, ce leblabi, n'est-ce pas ?

– Il était très bon, en effet. Presque aussi bon que celui de S…

– S… ? Tu ne vas pas comparer
Maxim's avec S... : ça n'a rien à voir !... Mais, au fait, tu as mangé chez S… ? Tu vas dans des bouis-bouis pareils ?

– Ca m'arrive quand je ne suis pas avec toi !... C'est drôle, la kémia qui accompagne ce leblabi est exactement la même que chez S…

– Qu'est-ce que tu racontes ?! La kémia, c'est la kémia : il est normal qu'il y ait des ressemblances, c'est le contraire qui serait étonnant !

– Il n'empêche que…

– Tu sais combien je l'ai payé ce leblabi ?

– Cher, j'imagine…

– 150 euros le plat ! Celui de S…, combien tu le paies ?

– 15 €, je crois.

– Tu vois : c'est sans commune mesure ! Le leblabi de
Maxim's est dix fois meilleur que celui de S… ! Allez, on s'en va !


[1] « Gaar » : plouc, en dialecte tunisien.