La nostalgie de Sfax n’est pas la nostalgie « classique », celle du « terroir », c'est-à-dire d’un lieu particulier, singulier, celle d’un Du Bellay [1], par exemple : c’est, au contraire, la nostalgie d’un lieu… commun, précisément, un lieu où se mêlaient, et donc en un certain sens s’annulaient, les particularismes. La nostalgie non pas de la diversité en soi (il y a des grandes villes où coexistent sans, pratiquement, se mélanger, de très nombreuses ethnies), mais de la communauté des différences, qui est la seule véritable diversité, car quand les divers groupes ne communiquent pas, la diversité est une abstraction. Elle n’existe concrètement que dans la mesure où ces groupes ont de véritables échanges.

C’est cela, au fond, que nous avons laissé à Sfax et qui nous manque (qui manque sans doute à Sfax aussi) : cette pluralité humaine, culturelle, ces traditions qui s’enrichissaient les unes les autres, ce « malting (et non « melting » !)-pot » que j’évoquais dans un précédent message, liquide amniotique dans lequel nous baignions.

Il n’y avait pas, à Sfax, les Uns ou les Autres, les Machins ou les Trucs, mais les Uns et les Autres, les Trucs et les Machins. Sfax ignorait le « ou », cette conjonction stupide : il ne connaissait que le « et », la conjonction du bon sens, qui sait bien que tout est lié, allié !

Nous ne mesurons pas la chance que nous avons eue de naître et de grandir à Sfax, dans ce bain nourricier auquel nous devons une ouverture d’esprit et de cœur supérieure peut-être à la moyenne. La chance de ne pas voir spontanément dans l’autre, le différent, l’étranger, un danger en puissance, mais au contraire un possible salut.

Quand un chiot et un chaton sont élevés, ils échappent à la fatalité de leur antagonisme : ils deviennent copains avant de « savoir » qu’ils ne sont pas faits pour l’être ! Il y a des choses qu’il vaudrait mieux ne jamais savoir, une ignorance précieuse qu’on devrait… enseigner dès la maternelle !

Nous ne « savions » pas qu’il y avait des problèmes entre tel et tel groupe – parce que ces problèmes étaient résolus dans l’œuf –, et c’est pourquoi ils ne se posaient pas !

Je schématise, c'est-à-dire simplifie, bien sûr un peu, mais si on ne simplifiait pas, on ne comprendrait plus rien : comprendre, c’est simplifier, c'est-à-dire globaliser, passer sur le détail pour ne considérer que les grandes lignes. Il y avait bien sûr des tensions, des dissensions entre les divers groupes à Sfax, mais c’était l’exception et non la règle, des parenthèses dans le cours des choses, et non ce cours lui-même.

C’est cela que nous regrettons à travers Sfax : la symbiose des différences. Nous avons la nostalgie de l’amitié, de la fraternité entre les peuples et les religions.

Nous sommes en quelque sorte les témoins (pas les seuls, j’espère !) de la possibilité de leur coexistence positive, c'est-à-dire féconde. A ceux, beaucoup trop nombreux, qui en doutent, nous pouvons dire : cet idéal était notre réalité, une réalité bien sûr relative et imparfaite, l’imperfection étant l’essence même de la réalité.

Nous avons, nous Sfaxiens, quelque chose à dire au monde, un message à lui délivrer : les hommes sont faits pour vivre ensemble, nous le savons, nous l’avons vécu !


[1] « Quand reverrai-je hélas ! de mon petit village/Fumer la cheminée... »